Les prévisions pour la biodiversité enfin à la portée des scientifiques

L’érosion de la biodiversité va se poursuivre au cours du 21ème siècle. Cependant des mesures politiques effectives pourraient en ralentir le rythme si elles sont guidées par une communauté scientifique unie et renforcée.

Plusieurs grandes études mondiales sur le devenir de la biodiversité ont été analysées par un groupe d’experts internationaux, conduit par Paul Leadley du laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution (Université Paris-Sud 11/CNRS/AgroParisTech, France) et Henrique Miguel Pereira de l’université de Lisbonne (Portugal) et soutenu par le programme DIVERSITAS1, le PNUE et la Convention sur la Diversité Biologique. La synthèse de ces travaux est publiée le 27 octobre dans la revue Science.

Les auteurs de cette synthèse ont étudié différents scénarios d’évolution de la biodiversité terrestre2, en eau douce et marine. Les indicateurs utilisés sont non seulement les extinctions d’espèces mais également l’abondance et la structure des communautés, la perte et la dégradation des habitats ainsi que les modifications de la distribution des espèces.
Leurs résultats sont sans détour, ils démontrent la nécessité de changer aujourd’hui les comportements de société afin d’éviter à l’avenir un fort déclin des populations de nombreuses espèces.

Pour Paul Leadley professeur à l’Université Paris-Sud 11, « il n’y a aucun doute que le mode de développement actuel mènera à une perte catastrophique de la biodiversité. Même les scénarios les plus optimistes prédisent des extinctions et le déclin démographique de nombreuses espèces ». Si stopper la perte de biodiversité reste « une bonne intention » ce n’est malheureusement pas un objectif réaliste à moyen terme (d’ici 2020).

Cependant, de réels progrès sont possibles. Des scénarios récents montrent que lutter de façon coordonnée contre le changement climatique et la déforestation peut ralentir la perte de biodiversité. « Il y a de vraies opportunités pour intervenir, avec des politiques efficaces » confirme Paul Leadley. Mais les mesures doivent être prises au plus vite, et cette étude montre que « les marges de manœuvre se réduisent rapidement ». En fonction des mesures politiques prises aujourd’hui les modèles prévoient une augmentation de la couverture forestière mondiale d’environs 15% dans le meilleur des cas ou une réduction de plus de 10% dans le pire scénario d’ici 2030.

Pour les experts scientifiques, la nouvelle plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES3) est de ce fait «extrêmement importante». Elle pourra proposer des définitions, des indicateurs de biodiversité et des scénarios issus du consensus scientifique et utilisables par les décideurs. « Les enjeux pour l’humanité sont importants. Les scientifiques ont besoin d’agréger leur expertise au sein de l’IPBES pour informer les décideurs politiques d’une seule voix, unifiée, et qui fait autorité » poursuit Henrique Pereira de l’Université de Lisbonne au Portugal.

L’IPBES peut jouer un rôle majeur en organisant la coopération scientifique pour réduire les incertitudes de certains scénarios. Par exemple, les modèles prévoient des taux d’extinctions d’espèces qui varient entre moins de 1% par siècle (proche du taux d’extinction actuel) à plus de 50 %. « Les amplitudes du changement climatique et celles des modifications à venir dans l’usage des terres expliquent en partie ces écarts. Mais les manques de connaissances sur l’écologie de certaines espèces sont également une source importante d’incertitudes » explique Paul Leadley.

Un défi majeur reste de prévoir le laps de temps  qui mène une espèce à l’extinction et qui peut varier de quelques décennies à plusieurs millénaires. « Il y a encore des incertitudes dans les modèles et un désaccord au sein de la communauté scientifique concernant la probabilité des extinctions de masse pour le siècle à venir.  Mais il y a actuellement de véritables efforts de recherche pour affiner les modèles et de nouveaux développements méthodologiques permettront d’améliorer les prédictions» complète Thierry Oberdorff, directeur de recherche à l’IRD, co-auteur de l’étude.

Cependant, les chercheurs insistent sur le fait que les changements de répartition des espèces ou des tailles des populations seront certainement plus critiques pour le bien être humain que les extinctions. Ces variations de l’abondance et de la taille des populations d’espèces sont également de meilleurs indicateurs pour mesurer les pressions de l’activité humaine sur la biodiversité. Par exemple, les espèces terrestres pourraient voir leur abondance se réduire de 10 à 20 % en moyenne d’ici 2050, principalement en raison de changement dans l’utilisation des terres (conversion des forêts en terres agricoles, urbanisation…). Dans le domaine aquatique, la diminution des populations de poissons due à la surpêche, à la pollution ou au changement climatique pourrait s’avérer désastreuse pour les sociétés humaines.

« Les risques d’extinctions devraient être élevés à l’avenir, mais la « crise de la biodiversité » est beaucoup plus que ça » assure M. Pereira. « pour le siècle à venir les changements dans l’abondance des espèces et dans la composition des communautés auront des conséquences importantes au niveau local».

« Pendant longtemps on a cru qu’il était impossible de produire des scénarios du devenir de la biodiversité eu égard à sa complexité. Mais à l’instar des climatologues, les experts de la biodiversité commencent aujourd’hui à être en mesure de faire des prévisions. Les recherches ont beaucoup progressé et il faut continuer dans ce sens pour disposer enfin des éléments pertinents qui aideront la prise de décision » confirme Xavier Le Roux, directeur de la FRB qui vient d’initier un programme national de grande envergure sur les scénarios de la biodiversité. 

 

1) DIVERSITAS est un programme international sur les sciences de la biodiversité créé en 2002, qui a pour objectif de promouvoir une approche scientifique intégrée de la biodiversité, en liant les disciplines biologiques, écologiques et sociales afin de produire de nouvelles connaissances pertinentes pour la société et de fournir des bases scientifiques pour la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité.

2) Millennium Ecosystem Assessment (2005), Global Biodiversity Outlook 2 (2006), the Global Environmental Outlook 4 (2007), IPCC (2007), International Assessment for Agricultural Science, Technology and Development (2008) et de nombreuses études publiée dans les journaux scientifiques.

3) Pensée sur le modèle du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), l’IPBES devrait entrer en vigueur en février 2011, si il est approuvé.

Les auteurs :

* Paul Leadley, Université Paris-Sud, directeur du laboratoire d’Ecologie, Systématique et Evolution (ESE) CNRS/ Université Paris-Sud 11/AgroParisTech, France
coordinateur, pour DIVERSITAS, de la synthèse sur les scénarios de biodiversité dans le cadre des Perspectives Mondiales pour la Biodiversité 3 (GBO3) pour le Convention sur la Diversité Bioogique (version française du rapport technique disponible sur www.fondationbiodiverste.fr). Paul Leadley est également membre du Conseil scientifique de la FRB et préside le comité de pilotage du programme national FRB « modélisation et scénarios de biodiversité ».
* Henrique M. Pereira, Vânia Proença, and Patrícia Rodrigues, Centro de Biologia Ambiental, Universidade de Lisboa, Portugal.
* Juan F. Fernandez-Manjarrés, CNRS, Laboratoire d'Ecologie, Systématique et Evolution, Université Paris-Sud 11/CNRS/AgroParisTech, France
* Rob Alkemade, Netherlands Environmental Assessment Agency, Netherlands
* Jörn P. W. Scharlemann and Matt Walpole, United Nations Environment Programme World Conservation Monitoring Centre, UK
* Miguel B. Araújo, Departamento de Biodiversidad y Biología Evolutiva, Madrid, Spain, and Universidade de Évora, Portugal
* Patricia Balvanera, Universidad Nacional Autónoma de México
* Reinette Biggs, Stockholm University, Sweden
* William W. L. Cheung, University of East Anglia, United Kingdom
* Louise Chini, University of Maryland, USA
* H. David Cooper, Secretariat of the Convention on Biological Diversity, Canada
* Eric L. Gilman, Hawaii Pacific University, USA
* Sylvie Guénette and Ussif Rashid Sumaila, University of British Columbia, Canada
* George C. Hurtt, University of Maryland, and Joint Global Change Research Institute,  USA
* Henry P. Huntington, Pew Environment Group, USA
* Georgina M. Mace, Imperial College London, UK
* Thierry Oberdorff, Institut de Recherche pour le Developpement, France
* Carmen Revenga, The Nature Conservancy, USA
* Robert J. Scholes, CSIR Natural Resources and Environment, South Africa


L’article à paraître dans la revue Science sera accessible à partir du 27 octobre sur le site de Science Express. Il est disponible sur demande auprès de AAAS Office of Public Programs : +1-202-326-6440; scipak @ aaas.org
Pereira H.M., Leadley P. et al., Scenarios for Global Biodiversity in the 21st Century, Science (vol.330, 29 octobre 2010)


Paul Leadley, Thierry Oberdorff et d’autres experts français sont disponibles pour interviews


Contact presse pour la France : Elisabeth Leciak, Fondation pour la recherche sur la biodiversité
presse @ fondationbiodiversite.fr 01 80 05 89 22

Université Paris-Sud 11 : Cécile Pérol, cecile.perol @ u-psud.fr, 01 69 15 41 99 / 06 58 24 68 44